Agriculteurs : la faute de Lecornu

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C’est une crise double qui secoue la France rurale : une épidémie qui frappe les élevages, et une colère qui déborde sur les routes. Depuis la fin juin, la dermatose nodulaire contagieuse a contraint l’État à abattre plus de 3 000 bovins. Depuis le 12 décembre, les tracteurs paralysent l’A64 sur plus de cent kilomètres. Le même jour, la vaccination massive était enfin lancée. Mais entre le foyer infectieux et la réponse politique, il y a eu six mois d’attentisme — et un Premier ministre en sous-régime.

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Un retard coupable, une réponse à reculons

Car aujourd’hui, c’est bien Sébastien Lecornu qui tient Matignon. Et c’est bien lui qui, depuis son arrivée à la tête du gouvernement, semble avoir choisi la distance plutôt que l’action. À mesure que les foyers se multipliaient — 111 en deux mois et demi — les décisions, elles, tardaient. Ce n’est qu’au bord de l’explosion sociale que l’exécutif s’est décidé à élargir la zone vaccinale, à indemniser les éleveurs, à demander le report du traité Mercosur. Le tout, dans une séquence politique improvisée, où chacun — syndicats agricoles, élus locaux, manifestants — semble courir après un État qui ne mène plus la course.

Ce retard est d’autant plus incompréhensible que les signaux étaient là. Dès l’été, les vétérinaires alertaient. À l’automne, la défiance montait. En décembre, la Confédération paysanne appelait à bloquer le pays. Résultat : autoroutes bloquées, préfectures sous tension, affrontements avec les forces de l’ordre, et une mobilisation qui déborde désormais les clivages syndicaux traditionnels. Pour toute réponse : une ministre de l’Agriculture en première ligne, un ministre de l’Intérieur occupé à compter les échauffourées, et un Premier ministre qui laisse filer la main.

Or Sébastien Lecornu, fin connaisseur des arcanes territoriales, préfet dans l’âme et ancien ministre des Armées, n’ignore rien des dynamiques de terrain. Mais cette fois, il n’a ni anticipé, ni arbitré. Tandis que la FNSEA continue de soutenir l’abattage systématique, la Coordination rurale réclame la vaccination généralisée, soutenue par une fronde grandissante. Là où il fallait trancher, Lecornu temporise. Là où il fallait incarner, il s’efface. À Bruxelles, 10 000 agriculteurs sont attendus le 18 décembre pour dénoncer l’accord Mercosur — autre chantier mal engagé, autre silence gênant.

Une autorité sans incarnation

Le plus inquiétant n’est pas l’ampleur de la crise. C’est sa gestion. Ou plutôt son absence. À force de traiter l’agriculture comme un simple sujet sectoriel, le pouvoir en oublie qu’il touche à l’essentiel : l’alimentation, l’aménagement du territoire, la souveraineté. Le « grand réveil alimentaire » annoncé par Annie Genevard depuis Rungis ne suffira pas si l’État continue de fonctionner en pilotage différé. Le terrain va plus vite que les cabinets.

On pouvait attendre de Sébastien Lecornu une méthode, un cap, une reprise en main. On n’a eu qu’un contretemps. Dans une période où l’exécutif prétend restaurer l’autorité, ce flottement dit tout du décalage entre les discours et la réalité. Il est temps, pour Matignon, de redescendre dans l’arène. Parce que les éleveurs ne manifesteront pas deux fois pour rien.



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