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L’automatisation avance vite, portée par une rhétorique bien huilée : efficacité, innovation, compétitivité. Mais derrière cette mécanique, un autre moteur travaille en silence, celui des choix politiques et sociaux. Car ce ne sont pas les machines qui décident qui reste et qui part, mais ceux qui les conçoivent et les déploient. Et leurs décisions ont un genre, une classe, un âge.
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La technologie choisit ses perdants
Le discours sur la libération par la technologie masque une réalité moins reluisante : la disparition progressive des femmes de certains secteurs. Aux États-Unis, 80 % des femmes actives travaillent dans des métiers massivement automatisables. À Kericho, au Kenya, une seule machine a remplacé une centaine de cueilleuses de thé. En cinq ans, 30 000 femmes ont été poussées vers la sortie. Certaines ont incendié les machines : pas pour rejeter la technologie, mais pour protester contre leur effacement. Partout, les emplois manuels – souvent féminins – disparaissent. Et les nouveaux postes, techniques et mieux payés, sont majoritairement occupés par des hommes.
À cette logique de genre s’ajoute une fracture générationnelle. En Europe, l’usage du numérique chute fortement chez les femmes dès 55 ans. Après 74 ans, l’écart devient massif. Ces écarts sont traités comme des lacunes personnelles, alors qu’ils reflètent une socialisation inégale. Et quand les outils changent tous les six mois, cela devient un critère de mise à l’écart maquillé en neutralité. Les jeunes, eux, vivent un autre paradoxe : ultra-formés, multitâches, ils enchaînent les stages précaires sans perspectives claires. La remplaçabilité devient la norme.
L’algorithme a remplacé le politique
L’automatisation ne fait pas que transformer les emplois. Elle trie, hiérarchise, efface. Le mot « optimisation » signifie souvent : transférer les risques vers les plus précaires, concentrer les profits ailleurs. Les décisions sont prises par des plateformes, des conseils d’administration, des lignes de code. Il n’y a plus de débat collectif, plus de limites posées. Contrairement à d’autres révolutions technologiques, aucune balise n’a été fixée. Tout s’accélère, sans contrôle démocratique.
Les promesses d’emplois nouveaux masquent une autre question : qui y accède ? Les femmes restent sous-représentées dans les fonctions de supervision technologique. L’algorithme ne corrige rien : il reproduit les biais du passé. Si rien ne change, le futur du travail installera une nouvelle classe globale dominée : femmes pauvres évincées, jeunes surqualifiés sous-payés, seniors exclus. La vraie question n’est pas ce que l’IA permet de faire, mais qui elle sert – et qui elle laisse de côté.


